Musée d'Art et d'Archéologie 04 71 45 46 10 // Muséum des Volcans 04 71 48 07 00

Une mer de montagnes sur les ruines d’un volcan

Une mer de montagnes sur les ruines d’un volcan, la nouvelle exposition personnelle de Thomas Tronel-Gauthier, se déploie sur deux lieux de la ville d’Aurillac : le Museum des volcans et le Musée d’art et d’archéologie. Le premier dévoile les résultats des recherches conduites par l’artiste lors de sa résidence, tandis que le second met ces dernières en perspective et en dialogue avec quinze années de création. De l’un à l’autre, et à travers une variété de médiums, allant de la sculpture au dessin en passant par la peinture ou la photographie, nous sommes convié.es à scruter le monde par le biais d’empreintes qui, extraites du contexte scientifique pour plonger dans le registre des arts visuels, deviennent autant d’artefacts propices à la réflexion et à l’éveil de l’imaginaire. Les œuvres présentées s’offrent autant comme des traces des gestes opérés par le plasticien que tels des indices du passage des vivants sur la planète que nous habitons, façonnons et remodelons sans cesse.

Pensée comme un seul et même ensemble réparti sur deux sites, l’exposition fait se côtoyer nouvelles productions et œuvres plus anciennes. Elle dévoile la cohérence du langage de l’artiste, tout en montrant sa capacité à répondre et à s’adapter à des contextes spécifiques d’intervention. Marquant une nouvelle étape de création, les réalisations effectuées lors de sa résidence surgissent également en continuité de ses recherches préalables. Le Muséum accueille des productions en majorité inédites, fruits de deux mois d’investigations, de réflexions et d’expérimentations réalisées principalement à partir des collections paléobotanique et paléontologique de l’établissement scientifique. Par de nombreux dialogues engagés avec les équipes des musées de la ville ou avec des habitant•es, Thomas Tronel-Gauthier s’est imprégné des lieux et de l’histoire des objets conservés, comme de celle des personnes qui les ont rassemblés ou étudiés à l’image de Jean-Baptiste Rames (1832-1894). Il s’agissait pour lui d’appréhender par ces fragments la mémoire du territoire local tout en les reliant à des enjeux d’actualité. En complément de l’analyse de ces fonds patrimoniaux, le plasticien a arpenté les paysages du Cantal, entre monts et vallées, afin de mieux saisir l’aspect pittoresque de ce qui se présente aujourd’hui comme les vestiges érodés du plus grand volcan éteint d’Europe. Les salles du musée d’art proposent, elles, un regard rétrospectif révélant une démarche qui n’a de cesse d’interroger la nature et les mutations permanentes engendrées par les flux qui l’animent, ou subies par les effets de l’activité humaine.

Investissant les sillons foulés par les marées, parcourant les failles qui craquellent l’asphalte ou la terre, caressant les reliefs striés des écorces ou cannelés des coquillages et de leurs fossiles, chaque œuvre conserve les marques du temps et de ses tremblements. Elles rappellent les forces primordiales qui irriguent la planète avec son lot d’apparitions rhizomatiques, mais aussi de crises et de disparitions cycliques. Si l’humain n’est pas, ici, au centre de la réflexion, il s’agit néanmoins d’envisager sa place au sein de l’environnement et ses relations intrinsèques avec les minéraux, végétaux et animaux aux côtés desquels il cohabite sur Terre. La technique du moulage, largement utilisée par l’artiste, et de multiples façons d’ailleurs, apparaît alors comme un moyen d’être au contact du monde et de témoigner de ses vibrations.

Une carte postale anonyme datée de 1952, agrandie et redessinée à la mine graphite, ouvre le parcours, mettant en scène un flâneur de dos face aux reliefs vertigineux des montagnes qu’il domine, non sans faire penser au Voyageur contemplant une mer de nuages peint par Caspar David Friedrich. Il invite à une traversée de ce territoire par le biais de fragments singulièrement transfigurés. On avance alors sur une ligne où les temporalités s’entremêlent entre passé, présent et futur, et où le réel tend à basculer vers la fiction, voire inversement. Usant de multiples techniques, Thomas Tronel-Gauthier a prélevé des empreintes de roches volcaniques, de cartes topographiques en relief, de fleurs endémiques de la région, ou encore de sigillaires, des ces plantes qui poussaient entre le Permien et le Carbonifère aujourd’hui devenues d’étranges fossiles dont la surface rappelle des tablettes cunéiformes. Les objets indiciels récupérés sont ensuite retravaillés, devenant même parfois à leur tour des moules, avant d’être agencés avec précision dans l’espace, renvoyant dans certains cas aux méthodologies scientifiques d’indexation. D’une tombée en dégradé de gris de répliques de pierres de lave aux parcelles topographiques en bas-relief qui constellent les murs, en passant par un globe pétrifié par l’écoulement lent d’une eau chargée de calcite à sa surface au cours d’une année, ou par des pages encrées dont les contours indéfinis marquent les différentes étapes de leur séchage, nous sommes invité•es à appréhender des moments de cristallisation dans la course du temps.

Les formes élaborées par l’artiste ne sont néanmoins pas des points d’arrêt. Leur équilibre, souvent fragile, affirme que tout peut encore advenir. Les coffres, par exemple, convient symboliquement au voyage tout en se référant à des caisses de transport et de conservation. Les modules de Sigillaria Vertebrae, empilés avec légèreté, évoquent quant à eux la possibilité d’une arborescence infinie. Cette dernière apparaît aussi métaphorique à travers les dialogues favorisés par l’artiste entre ses œuvres et les fonds du Muséum. Ainsi, des fossiles issus des collections émaillent le parcours et instaurent un trouble entre l’artificiel et le réel, entre l’œuvre du plasticien et celle de la nature. Cette ambiguïté est propice à l’émergence d’une réflexion sur notre manière d’être et de voir le monde. Il s’agit par là de « réapprendre à voir » afin de « renouer avec l’émerveillement des grandes découvertes, car ce monde sans cesse terraformé par les vivants demeure largement méconnu. C’est un monde d’êtres stupéfiants, d’assemblages surprenants, d’alliances nouvelles1 » tel que l’exprime l’autrice Frédérique Aït Touati. Les constellations presque futuristes des photographies de la série Les mégalithes de l’inframince nous rappellent d’ailleurs qu’un caillou a priori banal peut en fait contenir l’extraordinaire. Chaque œuvre de l’exposition agrège ainsi des temporalités et des mémoires feuilletées, que Thomas Tronel-Gauthier nous invite à fouiller par le regard comme par l’imaginaire.

Thomas Fort

Critique d’art

1 Frederique Aït-Touati, « Paysages terrestres / expériences d’habiter », Le vent se lève, Vitry-sur-Seine, Mac Val, 2020, p.203-204.

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